Mardi 7 avril 2026
Mercredi 1er avril, l’Italie s’est inclinée aux tirs au barrage face à la Bosnie-Herzégovine lors de son match de qualification pour la Coupe du Monde. Avec cette défaite, l’Italie ne se qualifie pas pour la Coupe du Monde pour la troisième fois consécutive, une première dans l’histoire de la compétition : jamais auparavant une ancienne championne n’avait manqué de se qualifier pour trois Coupes du Monde consécutives
Sans vouloir être partial, c’est inquiétant. L’Italie était autrefois la référence du football international. Elle possédait le meilleur championnat professionnel et l’un des meilleurs centres de formation au monde. Alors, que s’est-il passé ?

L’Italie ne parvient pas à se qualifier pour une troisième Coupe du monde consécutive.
Pour vous donner un peu de contexte, le football, ou soccer comme on l’appelle ici en Amérique du Nord, est mon deuxième sport préféré après la lutte. Il a détrôné le hockey il y a un bon moment et depuis, je m’y suis investi à fond, aussi bien au niveau professionnel qu’en équipe nationale.
Je suis fan, je ne vais pas mentir
L’importance de ce constat réside dans le fait que la chute de l’Italie peut servir d’avertissement à de nombreux sports. La complaisance, le manque d’évolution et d’adaptation peuvent s’avérer fatals, et pourtant, ce phénomène est plus fréquent qu’on ne le pense. Si un pays aussi passionné de football que l’Italie peut sombrer à ce point, qu’adviendra-t-il des autres sports, moins médiatisés ?
Le plus tragique, c’est que ce n’était pas si inattendu. Lorsque l’Italie a commencé à décliner il y a quelques années, nombreuses furent les personnes qui exprimèrent leurs inquiétudes. Roberto Baggio, notamment, figurait parmi elles. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Baggio est souvent cité parmi les plus grands footballeurs de tous les temps par les passionnés de football italien. Non seulement le plus grand Italien, mais le plus grand de tous les temps. Formé au sein du centre de formation italien, il a évolué en Série A dans les années 1990, considérées comme l’âge d’or du championnat, et a mené l’Italie en finale de la Coupe du Monde 1994. Fort de ce palmarès, son expérience est incontestable. Lorsque le déclin est devenu évident, Baggio a été sollicité comme consultant pour en déterminer les causes et proposer des solutions afin d’enrayer la spirale négative.
Baggio s’attaqua à ce problème avec le même dévouement et la même passion qu’il avait manifestés durant sa carrière de joueur, et publia en 2011 un document de neuf cents pages regroupant toutes ses conclusions. Dans ce document, il détaillait notamment des mesures visant à améliorer le football italien à tous les niveaux, des amateurs aux professionnels. Les voici :
- Investissement dans la formation des jeunes et les centres de formation
- Structure moins rigide dans la formation des jeunes joueurs
- Repérage et évaluation des talents à différents niveaux
- Création d’un système de formation local pour limiter le nombre de joueurs étrangers en Serie A et donner aux jeunes Italiens une chance d’accéder au niveau professionnel
Lorsque son document fut présenté, la Fédération italienne de football le jeta purement et simplement à la poubelle, ignorant superbement tous ses conseils. Baggio démissionna peu après, frustré de ne pouvoir remplir sa mission.
Alors, quel est le rapport avec la lutte ? On observe de nombreux parallèles avec d’autres sports, où le déclin d’une discipline s’amorce et où l’absence d’adaptation peut freiner son développement dans un pays pendant des années. De plus, certaines suggestions de Baggio sont applicables à notre sport, notamment en matière de formation des jeunes.
Mon expérience en matière de gouvernance sportive m’a permis de constater, dans d’autres fédérations, des signes avant-coureurs d’une lenteur excessive du changement. La génération plus âgée a tendance à privilégier une approche conservatrice en matière de formation des jeunes. Tant que les résultats sont satisfaisants, il est plus facile d’ignorer la nécessité de changer. C’est lorsque les résultats commencent à décliner que le problème est parfois trop avancé. Je tiens à préciser que, bien que je sois toujours un fervent défenseur du changement, je constate trop souvent une réaction impulsive consistant à abandonner des politiques éprouvées au profit de la nouveauté. Je crois que pour progresser, il est essentiel de tirer les leçons du passé. Après tout, tout ce qui est ancien n’est pas forcément mauvais, et tout ce qui est nouveau n’est pas forcément bon non plus.
Amener nos athlètes à ce niveau supérieur, voilà le secret.
Ce qui ressort particulièrement, c’est l’appel de Baggio à réinvestir dans le développement des jeunes. Au Canada, pour les sports moins populaires, le financement gouvernemental est souvent réservé aux athlètes de haut niveau. Ce système vise à récompenser les sports qui produisent des athlètes performants aux niveaux mondial et olympique, ce qui est tout à fait légitime. Cependant, il néglige complètement l’investissement dans les structures de formation des jeunes, celles-là mêmes où nombre de ces athlètes font leurs premiers pas en compétition. Je pense qu’il est essentiel de trouver un équilibre entre les deux, car l’un ne va pas sans l’autre.
Cela dit, je pense que la lutte doit évoluer. Paradoxalement, nous obtenons encore de bons résultats chez les jeunes, nos équipes cadets ayant remporté des médailles aux Championnats panaméricains ; il est donc clair que nos équipes de jeunes sont relativement performantes. C’est en passant aux catégories d’âge supérieures que les résultats se font plus rares. Et ce, malgré le coût plus élevé que jamais de la participation à ces équipes. Les investissements dans la lutte jeune ont quasiment disparu, et il est impératif de remédier à cette situation, car nous risquons de nous retrouver avec un système où seuls les athlètes les plus aisés concourent, et non les meilleurs.
Nos équipes de cadets continuent de performer au niveau international.
Au Québec, l’augmentation du nombre d’écoles secondaires participant à la lutte est un bon début. Les écoles secondaires offrent une couverture maximale et constituent un cadre solide pour le développement des jeunes. Bien que ce soit encourageant, nous devons poursuivre notre croissance et notre évolution afin d’assurer la meilleure qualité. Mais ceci fera l’objet d’un autre article.
Si le déclin de l’Italie est un signal d’alarme, des signes d’espoir apparaissent, notamment dans le monde du football. Lorsque l’Allemagne a commencé à constater une baisse de ses résultats internationaux à la fin des années 90, elle a réagi immédiatement. Elle a réinvesti dans ses centres de formation, instauré des règles limitant le nombre de joueurs étrangers et encourageant le développement des jeunes talents, tout en envoyant ses jeunes entraîneurs à l’étranger pour se perfectionner en tactiques et moderniser leurs méthodes d’entraînement. Résultat : une troisième place en 2010, puis une victoire à la Coupe du monde en 2014. Bien que ses résultats aient récemment baissé, l’Allemagne n’a pas hésité à franchir le pas, privilégiant le développement à long terme de ses athlètes plutôt que de s’en tenir à des politiques qui les freinaient. Peut-être le monde de la lutte peut-il en tirer des enseignements.